À l’intérieur

Comment expliquer la prostitution vécue à l’intérieur dans un monde qui ne veut pas entendre – fait-on appel aux statistiques, à des métaphores, faut-il décrire des scènes horribles – ou retombe-t-on simplement dans le silence ?

Comment expliquer que tant de gens tiennent à affirmer que c’est sécuritaire ou à tout le moins plus sécuritaire que d’être dans la rue.

Au moment où mon cœur s’effondre de douleur et d’incompréhension, je peux m’exclamer : comment diable pourrait-ce être plus sécuritaire?

Pensez-y quelques secondes – pensez à la façon dont la plupart des femmes sont violées et battues derrière des portes closes, et ce ne sont pas des femmes prostituées.

Pensez quelques secondes – réalisez que beaucoup de femmes et de filles prostituées sur la rue travaillent aussi à l’intérieur, ou trouvent un espace à l’intérieur lorsqu’elles travaillent dans les rues. Alors pourquoi faire cette distinction artificielle entre la prostitution à l’intérieur et la prostitution de rue?

Réalisez que l’industrie du sexe fonctionne en déplaçant les femmes et les filles d’une forme à une autre de prostitution et du reste de l’industrie. C’est une tactique de désorientation, une forme de violence mentale, pour tirer d’elle autant d’argent qu’ils peuvent d’elle et lui faire savoir qu’elle n’est rien d’autre qu’une marchandise à baiser, à utiliser encore et encore et encore.

Pensez quelques secondes – est-ce vraiment si génial que ça d’être collée dans une pièce où des étrangers entrent et font de vous leur jouet porno?

Pensez quelques secondes – si la prostitution à l’intérieur est si géniale que cela, comment se fait-il que celles et ceux qui en font la promotion ne cessent de parler d’avoir des gardes du corps, une foule de contrôles sur les hommes qui sont les «clients», des contrôles médicaux périodiques, des systèmes d’alarme et des caméras de sécurité, des chauffeurs pour plus de sécurité, des listes de prostitueurs dangereux et tout ce qu’ils peuvent imaginer d’autre comme mesures de sécurité.

Wow, tout cela me donne vraiment l’impression d’un endroit sûr et sécuritaire où j’ai envie de travailler…

Mais, pour la plupart des femmes et des filles prostituées qui font de la prostitution à l’intérieur, tout ce discours sur la « sécurité » est une vaste blague.

Les gardes du corps peuvent simplement rester assis à l’extérieur de la chambre et ne tenir aucun compte des raclées, des viols et même des meurtres.

Pour beaucoup trop de femmes et de filles, les gardes du corps et les chauffeurs sont simplement des pimps. Et les pimps ne veulent que de l’argent; leur sécurité à elles est absolument sans importance.

Les caméras peuvent être désactivées ou servir à tourner de la porno maison.

Les systèmes d’alarme peuvent être ignorés – ou sont impossibles à atteindre quand on vous torture sexuellement.

Des tas de condoms, ça ne vous sert à rien quand vous êtes forcée à des fellations profondes, à du viol anal, aux multiples façons de torturer sexuellement encore et encore, sans pénis dans le vagin, les corps des femmes et des filles prostituées dans la prostitution intérieure.

Bon sang, dites-moi ce que la prostitution à l’intérieur a de si sécuritaire?!

Se pourrait-il qu’une fois refoulée hors de vue, vous n’en ayez plus rien à foutre?

J’en suis venue à le penser quand j’entends le langage inventé pour présenter comme correcte la prostitution vécue à l’intérieur.

On veut tellement croire que ça doit être un choix, et donc que ça ne peut pas être de la torture, juste un travail pénible, mais qui peut être trippant aussi.

C’est un langage qui s’emmêle dans ses contradictions. Il tient si désespérément à ne pas regarder la réalité de trop près qu’il met l’accent sur les exceptions.

Il présente des femmes fortes sans éléments de contexte, en s’en tenant au moment où elles sont heureuses d’être escortes ou de travailler à l’intérieur de bordels.

Si elles s’échappent à dire que ce n’est pas toujours le pied ou qu’elles préfèreraient faire autre chose, on enterre leur voix ou on dit qu’elles parlaient à la blague.

Il n’est jamais dit que pour survivre à la prostitution intérieure, il vous faut penser que c’est correct ; penser autrement, c’est tomber dans le désespoir, sans aucune forme d’aide ou de sortie.

L’industrie du sexe manipule ces femmes pour aller chercher de nouvelles recrues – elle est aussi cynique que cela.

Il est bon marché et très efficace de faire dire à des femmes prostituées qu’il y a peu de violence, que les gérants prennent grand soin de leurs filles, que l’on pratique toujours le «sécuri-sexe», qu’il y a des masses d’argent à faire, que ce ne sont que quelques hommes à la fois, dont la plupart veulent simplement causer et avoir du sexe « normal ».

Quelle façon géniale de diffuser la propagande de l’industrie du sexe!

Je sais que quand j’étais intégrée à l’industrie du sexe, j’ai parlé ce langage. Je n’ai aucun regret à ce sujet – car cela m’a empêchée de me tuer.

J’espère seulement de tout mon cœur que pas une femme ou une fille ne m’a entendue et a pensé que la prostitution serait une bonne option.

Je sais que c’est seulement si la femme prostituée a la chance d’arriver à en sortir, que la réalité de la prostitution à l’intérieur lui vient au corps et à l’esprit.

Le traumatisme est extrême, pour de nombreuses femmes qui en sont sorties, il devient une ombre qui est là pour le reste de leur vie. Par les bons jours, les jours ordinaires, l’ombre peut s’éclaircir ou même sembler disparaître – mais le traumatisme est toujours là.

Si vous choisissez d’endosser la prostitution à l’intérieur, sachez que vous restez indifférent-e aux ravages de viols de masse, de tortures sexuelles à une échelle industrielle, de meurtres rendus invisibles – et que même celles qui y échappent peuvent vivre un traumatisme extrême durant des années, voire toute une vie.

Alors, arrêtez d’utiliser l’alibi des portes closes pour ne pas voir la réalité.

Merde, si vous pouvez voir l’inceste, voir la violence domestique, voir le viol par une connaissance, alors pourquoi refusez-vous de voir la violence de la prostitution intérieure?!

Bon sang, je suis devenue féministe parce que je pensais qu’il fallait dévoiler l’ensemble de ce qui se vivait dans la sphère privée.

Mais il n’y rien de privé dans la prostitution vécue à l’intérieur, c’est un marché ouvert pour n’importe quel homme qui choisit d’y acheter, un grand marché ouvert pour tout profiteur qui veut y faire fortune.

Il n’y a rien de personnel à être violée, battue et torturée dans la prostitution intérieure – cela peut être le cas de n’importe quelle prostituée.

Mais c’est peut-être pourquoi vous refusez de regarder de près la femme ou la fille prostituée dans la prostitution intérieure – elle est gardée à l’intérieur d’une condition moins qu’humaine.

Elle est gardée à l’intérieur des statistiques, à l’intérieur des débats médiatiques et universitaires, à l’intérieur des romans et des tableaux, à l’intérieur des téléfilms dramatiques – on voit toujours sa voix passée sous silence, au profit des paroles et des écrits de personnes non prostituées.

Il a été ainsi pendant des siècles. Aujourd’hui, lentement et avec beaucoup de courage, des femmes qui ont survécu à la prostitution à l’intérieur arrivent à faire entendre leurs voix multiples.

Mais nous ne pouvons être entendues que si vous prenez la décision d’écouter et d’entendre – et de ne pas enterrer nos voix.

 

Rebecca Mott, le 8 octobre 2010