Simone n’aurait pas été dupe

Viviane Namaste de l’Institut Simone de Beauvoir affirmait samedi dernier dans les pages du Devoir de philo que la philosophe existentialiste éponyme aurait approuvé la décriminalisation totale de l’industrie du sexe. L’argumentaire de Mme Namaste ne m’ayant pas convaincue, je suis retournée lire cette chère Simone pour en conclure que, si elle vivait aujourd’hui, elle serait résolument abolitionniste.

Altérité et prostitution

Dans Pour une morale de l’ambigüité, Beauvoir soutient que les humains se perçoivent mutuellement comme des objets, ce qui les brime dans leur désir d’exercer leur subjectivité. En ce sens, l’objectification des individus, qui nie leur subjectivité, les atteint dans ce qu’ils et elles ont de plus précieux : leur humanité. Dans Le Deuxième sexe, Beauvoir démontre que la femme est objectifiée par le fait que son existence même est nommée par son sexe. La valeur de la femme étant son corps, sa subjectivité, voire son humanité, est nulle et non avenue.

Dans ce livre, Beauvoir affirme aussi que la femme ne peut se penser sans homme. En ce sens, la prostitution, qui n’existe que pour les hommes (99% des clients de la prostitution), est une démonstration patente du rôle de l’homme comme référent de la femme. Alors que la personne prostituée est objectifiée par le client qui achète un corps pour assouvir son désir, l’altérité de la femme est réaffirmée par le fait qu’elle est prostituée (l’objet) par le prostitueur (le sujet).

            Cette négation de l’humanité de la femme par la transaction prostitutionnelle n’est pas un acte isolé entre « deux individus consentants » comme le veut la rhétorique pro-prostitution. Elle s’inscrit plutôt dans le cadre structurant de la société patriarcale qui limite la liberté de toutes les femmes et assigne à chacun et chacune son rôle.

Beauvoir abolitionniste

Face à l’oppression patriarcale que représente la prostitution, il y a fort à parier que Beauvoir aurait choisi le camp abolitionniste. Si elle évoque le fait que « la prostituée n’a pas les droits d’une personne », ce n’est pas pour défendre « le droit de se prostituer » mais bien plutôt les droits au respect, à la dignité et à la liberté que nie la prostitution.

Pour Beauvoir, la prostitution est un esclavage. Elle affirme: « dans un monde où sévissent misère et chômage, dès qu’une profession est ouverte, il y a des gens pour l’embrasser [et] il est bien hypocrite de s’étonner des offres que génère la demande masculine». Pour ces mêmes raisons, les abolitionnistes préfèrent agir sur les inégalités systémiques – afin que la prostitution ne joue pas le rôle de filet social pour les femmes – ainsi que sur la demande masculine par la sensibilisation à l’égalité entre hommes et femmes et la criminalisation des prostitueurs.

Consciente que bien des obstacles maintiennent les femmes dans la prostitution, Beauvoir est sensible à la stigmatisation dont elles sont victimes. Cependant, contrairement à ce que Mme Namaste semble affirmer, Beauvoir souligne que ce stigma n’est pas lié au fait d’exercer dans la clandestinité mais plutôt au fait que la femme prostituée est une Autre sacrifiée au désir de l’homme. En ce sens, la philosophe aurait opté pour le modèle nordique – qui décriminalise les femmes et s’attaque à ceux qui voudraient les voir rester dans la prostitution – puisqu’il refuse explicitement la stigmatisation et la mise à disposition d’un groupe de femmes aux désirs des hommes.

La solidarité des opprimées

Déformant les propos de Beauvoir pour appliquer l’altérisation à une dichotomie inventée entre travailleuses du sexe et abolitionnistes Mme Namaste fait référence dans son texte à une solidarité glorifiée entre les femmes prostituées et le « ‘contre-univers’ dans lequel elles retrouvent la dignité humaine ». Toutefois, chez Beauvoir, cette solidarité et ce « contre-univers » sont loin d’être aussi positifs. Selon la philosophe, la solidarité entre les femmes dans la prostitution s’explique par le fait qu’elles sont dégoutées par leurs relations commerciales avec la moitié de l’humanité et par la violence de leurs proxénètes. En ce sens, c’est en tant qu’Autre que naît cette solidarité, c’est-à-dire en tant que femmes vis-à-vis du groupe hommes. Selon les mots de Beauvoir la femme prostituée a besoin des autres femmes « pour créer ce contre-univers que toute femme opprimée par l’homme réclame ».

La décriminalisation totale de la prostitution apparaît comme une abdication devant cette altérisation, au détriment des femmes et de la solidarité qu’elles espèrent. La réponse à l’oppression patriarcale ne peut se trouver dans la légalisation de ses pratiques. La véritable solidarité envers les personnes prostituées exige de se dresser en tant que femmes, solidaires et sujets de leurs propres existences et de refuser les pratiques de domination.

            Beauvoir aurait souhaité cette solidarité féministe, solidarité qui demande que celles qui ont le privilège du choix ne l’imposent pas à celles que les conditions d’existence oppriment. La solidarité suppose le refus de certains privilèges, qu’il s’agisse de privilèges de race, de classe, ou, dans ce cas-ci, du privilège de choisir la prostitution.

 

Il ne faut pas oublier les apports importants de Simone de Beauvoir au féminisme : la théorie de l’oppression de genre et le concept de construction de l’Autre qui rendent possible la prostitution de même que la solidarité et l’engagement politique qui nous encouragent à y résister. Simone dénoncerait aujourd’hui l’industrie du sexe, expression suprême du pouvoir capitaliste et patriarcal, de même que celles et ceux qui la défendent comme un lieu d’expression du pouvoir des femmes. Simone ne serait pas dupe…

 

Éliane Legault-Roy

Responsable des communications, Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES)