|
(Commentaire publié dans The Georgia Straight, le 12 juin 2009) Je n’en finis plus d’entendre le discours qui oppose prostituées et ex-prostituées, le fait d’être prostituée dans la rue ou derrière des portes closes, d’être accro à l’héroïne ou à la haute couture. J’ai déjà été piégée dans chacun de ces faux dilemmes. Mais puisque le « choix » des femmes demeure le seul sujet sur la table, j’ai envie d’être subversive et de poser la question la plus importante: « Pensons-nous, en tant que société, que les hommes devraient pouvoir accéder, pour de l’argent, au corps des femmes? » Voyons-nous vraiment là le signe d’une société égalitaire?
Un des gestes les plus sexopositifs à poser est sans doute de veiller à ce que les hommes ne puissent plus acheter du sexe, parce que c’est un acte de violence à l’égard des femmes et une entrave directe à l’égalité des femmes. Le silence et le « consentement » peuvent s’acheter – je me souviens du prix des miens – et presque 100 % des femmes veulent échapper immédiatement à cette situation. Il est absurde d’écouter une minorité des femmes qui sont dans la prostitution parler de « libre choix » sur le dos de la majorité, celles qui y vivent une combinaison d’oppression, de négligence, de violence et de traite des femmes. Au lieu de leur offrir la main pour les aider à donner leur pleine mesure, c’est elle que nous offrons pour répondre à la demande de sexe acheté. Et nous osons parler de « choix ». La prostitution fait du corps des femmes un produit de consommation; c’est une forme de subordination sexuelle et sociale qui fait que toutes les femmes sont perçues comme une sous-classe. Tolérer la prostitution nous affecte toutes et tous, parce que l’inégalité qui se vit dans la prostitution devient une référence pour toutes les relations sexuelles et sociales, de moins en moins ancrées dans l’égalité, l’équité et le respect. Ce ne sont pas les femmes prostituées que nous devons pénaliser mais bien les hommes qui en revendiquent l’accès. C’est parce que la prostitution est la forme la plus ancienne d’oppression patriarcale que nous devons réclamer des comptes aux hommes acheteurs de sexe. Je me souviens de situations de prostitution où des hommes appelaient et commandaient une femme. Ils disaient : « Je veux une brunette, avec des petites boules, qui accepte de ______, ou une Asiatique, face ronde, petite. » Vous comprenez? Comment peut-on parler d’égalité quand les femmes peuvent être réduites à l’équivalent d’une pizza qu’on commande en choisissant les garnitures? Comment prétendre que ces hommes respectent, aiment et valorisent les femmes? Le souvenir que je garde de mes années comme femme prostituée, c’est à quel point je tentais de me convaincre qu’il y avait quelque chose de valorisant à ce que je faisais. Que de choisir qui me violait, selon sa capacité de payer, me donnait du pouvoir. Qu’en consentant à cette violence, j’y échappais. Qu’en cédant aux exigences du patriarcat, en m’efforçant de ressembler à ce qu’ils voulaient et de parler comme ils le voulaient, en me soumettant au sexe à leurs conditions, toutes ces choses que je faisais pour de l’argent, je réussissais d’une certaine façon à vaincre les clients et à me persuader que c’était moi qui les contrôlais. Mais ce n’était pas le cas – je me souviens de la douleur lorsqu’ils y allaient trop vite, d’avoir été couchée sous eux et, dans ma tête, n’importe où ailleurs. Je me souviens qu’ils semblaient toujours avoir une histoire pathétique pour excuser leur envie de m’acheter, mais que ma propre envie de ne pas les avoir sur moi ou dans ma bouche ne semblait jamais aussi urgente que la leur. Affirmer qu’il y aura toujours de la prostitution ne reflète que cynisme et désespoir. La Suède, phare mondial d’espoir, a criminalisé l’achat des femmes – la pratique des prostitueurs, des proxénètes et des entremetteurs – et elle a cessé de criminaliser les femmes en 1999. Depuis, on y constate une baisse drastique de la prostitution. La Suède n’est plus un pays ciblé par les trafiquants d’êtres humains; mais à celles et ceux qui cherchent l’égalité des sexes, c’est un pays qui dit : « Nous valorisons les femmes. » Et la Norvège, l’Islande et la Bulgarie ont depuis suivi cet exemple. La Suède a aussi mis en œuvre des stratégies de sortie du milieu, un niveau suffisant d’aide sociale et une énorme campagne de sensibilisation au moment de l’entrée en vigueur de ces nouvelles lois. Je suis une réaliste et je sais que la période de transition sera difficile, mais je puise beaucoup d’espoir dans le fait que des jeunes de dix ans grandissent aujourd’hui en Suède dans un pays qui a misé sur le respect mutuel des personnes et sur l’égalité des chances. Pour moi, c’est une question d’héritage à léguer. Pas une des femmes prostituées que je connais ne souhaite voir sa fille devenir un jour prostituée. Nous sommes les premières à connaître l’effet dévastateur de la prostitution sur l’esprit, le corps et l’âme. Voilà pourquoi je vais militer jusqu’à mon dernier souffle pour créer un monde d’équité et d’égalité, un monde de valeurs humaines – et cela passe par l’éradication de la prostitution, la plus vieille oppression au monde, un objectif qui est aujourd’hui à notre portée. Trisha Baptie Trisha Baptie est directrice générale de Honour Consulting & Ministries et elle est membre fondatrice de EVE: Exploited Voices Educating. (Version française : Michelle Briand et Martin Dufresne) |