Lettre : Marie en Inde

Mumbai. 29 janvier 2017

L’Inde. New Delhi. Avec ses effluves, son humidité et sa richesse côtoyant la pauvreté, on pourrait dire qu’elle est une ville des extrêmes. Last girl first, est le titre de la 2e Conférence internationale sur l’exploitation sexuelle. Se tenait à 18h la soirée d’ouverture, avec la présentation de plusieurs femmes de par le monde qui ont un vécu en lien avec la prostitution. Elles ont toutes, à leur façon, été les dernières filles peu importe d’où elles viennent, et c’est à elles, et particulièrement aux filles de l’Inde, qu’on a voulu rendre hommage.

Ruchira

Ruchira Gupta, ouvre la table ronde en nous parlant de son organisation, APNEAAP, basée à New Delhi. Il y a plusieurs années elle était journaliste, et avait rencontré des femmes dans la prostitution à Mumbai. Elle s’est rendu compte qu’il ne suffisait pas de raconter les histoires, et qu’elle voulait faire davantage. Après de longues batailles, elle a pu fonder son organisme. Elle retient quatre choses dont les femmes ont besoin. L’éducation, un vrai travail, leur propre chambre et la justice. En fait, les mêmes  besoins que les femmes de la CLES lors de la sortie de la prostitution. Cependant, le marché des femmes en Inde est tellement normalisé qu’il est difficile de sensibiliser les hommes. Tant que l’État n’utilisera pas son pouvoir d’influence, les femmes ne pourront pas avoir le contrôle de leurs destinées !

Ashley

Rushira présente Ashley Judd, actrice américaine et activiste féministe, qui a vécu l’enfer de la prostitution. Agressée sexuellement par des proches à compter de l’âge de 7 ans et par son beau-père, violée à quelques reprises, elle devient vulnérable et tombe amoureuse d’un homme qui la prostitue. Elle dit que ce qu’il faut aux femmes c’est de croire en elles, à leur histoire et au fait qu’elles méritent mieux. Aujourd’hui elle a des ressources financières et émotionnelles et elle peut donc aider des femmes à s’en sortir. Mais il faut du courage car la société est hostile aux femmes et aux filles.

Rachel

Rachel Moran est la fondatrice de SPACE international basé en Irlande. Son père se suicide en 1990 et sa mère a des problèmes de santé mentale. C’en est trop pour Rachel et elle fait une fugue à 14 ans. Elle rencontre un homme de 28 ans qui la prend sous son aile. Cinq jours plus tard, il la prostitue. Elle le sera pendant sept ans. Lorsqu’elle en sort, elle a le sentiment qu’elle doit écrire sur ce qu’elle a vécu. Jamais elle n’aurait pensé que d’écrire un livre, lui ferait revivre autant d’émotions. Elle ne veut pas que d’autres femmes aient à vivre ça, d’où son militantisme. Pour elle, la prostitution n’est rien d’autre que la manipulation des hommes pour leur propre profit.

Rosen

Rosen Hircher est connue pour avoir marché 800 km, dans le but de contrer la prostitution et de forcer les parlementaires français à décriminaliser les femmes qui ont un vécu en lien avec la prostitution. Rosen le dit elle-même, elle est un cas atypique. Trente-deux ans, mère de trois enfants, elle se lève un bon matin en se disant qu’elle pourrait se prostituer pendant 15 jours ou un mois, histoire de faire un peu d’argent. Elle ne s’attendait certes pas à y rester pendant 22 ans. Un travail comme un autre quoi! Un jour, elle a l’impression de flotter au-dessus de son corps, comme si elle n’y habitait plus. Ça fait 11 ans qu’elle est dans l’industrie. Elle commence des recherches pour comprendre ce qui lui arrive et ce qui a pu déclencher cet état. Elle découvre qu’elle a été victime d’un enlèvement par son père et qu’elle a subi des agressions sexuelles. Elle a poursuivi ses recherches pendant quelques années avant de pouvoir faire le lien avec la prostitution. Elle a même milité pour le droit à un salaire décent pour les prostituées. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle ne se sentait pas à sa place. Il y avait trop de conséquences sur sa vie. Elle a donc choisi son camp. Il fallait bouger: « Arrêter de vendre les enfants, parce que ce sont nos enfants »!

Shanie

Shanie Roy est une jeune survivante, de même qu’une militante contre la prostitution. Elle a travaillé pour plusieurs organismes dont la CLES dont elle est membre. La première question qui lui est venue en repensant à son vécu c’est: « Pourquoi moi? » et elle se questionne toujours… Elle vient d’une famille où il y a différents problèmes de santé mentale non avoués. Père violent et agresseur, elle le voit comme son « pimp ». Elle devait faire toutes les bassesses pour obtenir de l’argent de son père, qui était aisé, mais pingre. On comprend aisément qu’une jeune fille de 15 ans puisse être vulnérable à entrer dans la prostitution. Elle vit encore des conséquences reliées à son vécu. Mais elle n’est pas qu’une survivante. Oui elle a un passé, mais aussi un avenir. Avec l’austérité actuelle et son statut d’étudiante l’argent se fait rare, il peut être parfois tentant d’y retourner, ce qu’elle ne fera pas bien sûr. Elle essaie aujourd’hui de se réapproprier sa vie, mais malheureusement il lui est difficile d’en parler. Les survivantes de la prostitution sont invalidées partout, notamment par les pro-travail du sexe, mais pas seulement. Même dans les groupes où elle a travaillé elle ne pouvait pas en parler, c’est la loi du silence, on ne veut pas l’entendre. Difficile d’affronter le monde! Elle espère qu’un jour, elle aura moins l’impression d’être deux, une Shanie qui est étudiante et qui travaille et une Shanie qui a un vécu en lien avec la prostitution.

Fatima

Finalement, et non la moindre, Fatima Khatoon, une leader du mouvement indigène en Inde, et militante chez APNEAAP. Membre de la communauté des nats, une des plus basses castes de l’Inde, elle a été mariée de force à l’âge de 9 ans et sa belle-famille, qui détenait un bordel, prostituait les filles. Elle s’était liée d’amitié avec une jeune fille de son âge qui lui a confirmé que sa belle-famille tenait bel et bien un bordel. Fatima tombe enceinte pour la première fois à l’âge de 12 ans (elle aura six enfants). Un jour elle se rend compte que si elle ne se bat pas, ce sont ses enfants qui seront dans la prostitution. Elle caresse dès lors un rêve : celui de sauver ces jeunes filles. À 12 ans, elle réussit à sauver cinq. Avec l’aide des activistes de APNEAAP elle réussit à s’en sortir….chaque fois que son mari la bat et l’agresse, les militantes arrivent en gang pour aller la chercher. Au bout d’un moment, elle a pu rester loin du bordel…  Mais sans ses enfants. Elle voudrait le divorce, mais en Inde le divorce est synonyme de mort. Cependant elle a réussi à forcer son mari à instruire ses filles et à les maintenir loin du bordel. Elle a également réussit un tour de force en faisant condamner 35 proxénètes, y compris des gens de sa belle-famille. Dans sa communauté elle dit fièrement qu’elle est vue comme une terroriste! Elle préfère risquer sa vie en se battant plutôt qu’à ne rien faire!

Ces histoires, aussi inspirantes les unes que les autres, sont les histoires de toutes ces filles et ces femmes, qui partout dans le monde luttent pour leur survie au détriment de leur propre vie. Elles se battent jour après jour pour un peu d’amour, un peu d’argent, de la drogue ou de la nourriture. Mais la société ne les écoutent pas, ne les entend pas. L’égalité entre les femmes et les hommes passe d’abord par une réelle liberté de choisir et non par l’absence de choix. Pour ce faire il faut une volonté politique pour changer les lois, les appliquer et offrir des alternatives aux femmes et aux filles dans la sortie de la prostitution. Mais avant tout, il faut éduquer les jeunes sur l’égalité homme-femme et surtout sur le fait que les femmes et les filles ne sont pas à vendre!

Marie Drouin, 2017