Lettre : Prostitution, la loi doit être maintenue

Cette lettre est parue dans Le Devoir du 5 décembre 2015

En cette veille de la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, nous avons cru bon d’unir nos voix pour souligner le premier anniversaire de la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation, entrée en vigueur le 6 décembre dernier.

Comme Justin Trudeau l’a lui-même déjà affirmé, en janvier 2014, la prostitution participe du continuum de la violence envers les femmes. Nous sommes toutes et tous à même de constater quotidiennement que la prostitution se nourrit des inégalités systémiques dont sont victimes les femmes et qu’elle entretient ces inégalités en affirmant que le consentement s’achète et en normalisant la violence envers les femmes.

Nous croyons qu’aucune femme ne devrait être criminalisée pour l’exploitation qu’elle subit et que la loi devrait être modifiée en ce sens. Les femmes dans la prostitution y sont souvent parce qu’elles sont victimes de différentes inégalités systémiques telles que la pauvreté, le racisme et le colonialisme et parce que trop peu de choix s’offrent à elles. Leur criminalisation, pour des infractions relatives à la prostitution, les vulnérabilise et rend leur sortie et leur réinsertion sur le marché du travail encore plus difficiles. Pour ces raisons, nous croyons que la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation devrait être modifiée afin qu’aucune personne ne puisse être criminalisée pour l’exploitation qu’elle subit, et ce, peu importe l’endroit où elle se trouve.

Nous invitons également le gouvernement à résister aux pressions visant à permettre la vente et l’achat des actes sexuels d’autrui. La criminalisation de l’achat et de la vente d’actes sexuels d’autrui incluse dans la Loi sur la protection des collectivités et des victimes d’exploitation représente une avancée considérable pour le droit à l’égalité et à la sécurité de toutes les Canadiennes. Il nous apparaît primordial de préserver et de bonifier cette avancée afin de faire du modèle nordique un modèle canadien d’égalité et de justice. Mais au-delà de ce renversement de paradigme, et à l’instar des États qui sont de plus en plus nombreux à choisir le droit des femmes de ne pas être prostituées, le Canada doit faire plus pour les femmes dans la prostitution.

Finalement, il est crucial que toute consultation sur la loi inclue les groupes féministes travaillant, dans une perspective d’égalité, directement auprès des femmes dans la prostitution ou qui en sont sorties de même que les groupes de survivantes.

Bien qu’une minorité soucieuse de défendre ses intérêts économiques prenne beaucoup de place dans le débat public, nous croyons qu’il est impératif d’écouter les groupes qui proposent une analyse prenant en compte le sexisme, le racisme et la violence de la prostitution. Ces groupes, qui souvent luttent depuis des décennies contre les inégalités qui affligent les femmes, savent qu’il importe d’offrir des solutions réelles à la prostitution et d’adopter des mesures concrètes pour combattre la pauvreté et la violence envers les femmes. Ces groupes savent également que le racisme et le colonialisme sont des facteurs importants de vulnérabilité et qu’ils sont répétés, promus et renforcés par l’industrie du sexe. Les femmes autochtones, plus que toutes autres, sont particulièrement ciblées par la prostitution, et cet état de fait ne saurait être considéré comme anecdotique.

Le témoignage des survivantes de la prostitution est également crucial à une compréhension pleine et entière d’un phénomène qui ne saurait se résumer à un choix individuel. De nombreuses survivantes, de par le monde et partout au Canada, bravent chaque jour railleries, menaces et opprobre pour dénoncer la violence de la prostitution et exiger davantage de solidarité et d’égalité. Il est essentiel que leur voix soit au coeur de la discussion.

À la veille de la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, nous interpellons le nouveau gouvernement afin qu’il prenne les mesures nécessaires pour lutter contre toutes les formes de violence envers les femmes, y compris la prostitution.

Ont signé ce texte : Éliane Legault Roy et Diane Matte (Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle), Dawn Lavell Harvard, Ph. D. (Association des femmes autochtones du Canada), Kim Pate (Association canadienne des sociétés Élizabeth Fry), Lisa Steacy (Association canadienne des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), Nathalie Duhamel (Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), Maïra Martin (Action ontarienne contre la violence faite aux femmes), Keira Smith-Tague (Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter), Brigitte Poupart (comédienne et metteure en scène, Montréal), Manon Barbeau (directrice du Wapikoni mobile, Montréal), Aurélie Lanctôt (étudiante en droit, Montréal), Ariane Émond (journaliste indépendante et animatrice), Michèle Audette (conseillère stratégique et conférencière, Québec), Marc Séguin (artiste visuel, Montréal et New York), Nicolas Grenier (artiste visuel, Montréal et Los Angeles), Michèle Rouleau (productrice, Montréal), Éve Lamont (cinéaste, Montréal), Kim O’Bomsawin (réalisatrice, Montréal), Dominique Boisvert (écrivain, Scotstown), Carole Laganière (cinéaste, Montréal), Maguy Metellus (animatrice, Montréal), Marquise Lepage (réalisatrice, Montréal), Françoise Guénette (journaliste indépendante et animatrice, Québec), Vincent Levesque (We Are Wolves et artiste visuel, Montréal), Jacques B. Gélinas (essayiste et conférencier, Québec), Alexandre Domingue (président, Post-moderne, Montréal), Carole Poirier (députée d’Hochelaga-Maisonneuve, porte-parole Relations internationales, Francophonie, Condition féminine et Habitation), Martine B. Côté (consultante en communication, Montréal), Patrick St-Louis (vice-président, MSB Ressources globales, Boucherville), Sophie Bissonnette (cinéaste, Montréal), Yolande Geadah (auteure, Montréal), Francine Descarries (professeure, UQAM), Sandrine Ricci (chercheuse à l’UQAM), Delphine Collin-Vézina (directrice, centre de recherche sur l’enfance et la famille, Université McGill), Richard Poulin (professeur associé, Institut de recherches et d’études féministes (IREF), UQAM), Diane Lamoureux (professeure au Département de science politique de l’Université Laval), Marie-Andrée Roy (professeure titulaire, directrice du Département de sciences des religions, UQAM), Marie-France Labrecque (professeure émérite de l’Université Laval), Francine Saillant (professeure au Département d’anthropologie de l’Université Laval), Sylvie Morel (professeure titulaire au Département des relations industrielles de l’Université Laval), Manon Bergeron (professeur en sexologie, UQAM), Rose Dufour (fondatrice, La maison de Marthe, Québec), Thérèse Mailloux (spécialiste égalité femme-homme, Québec) et Martin Dufresne (porte-parole de Zéro macho, Montréal), Lee Lakeman (Activiste féministe), Orlan Moylan Hegarty (NL feminists and allies), Édith Cloutier (Directrice générale Centre d’amitié autochtone de Val d’Or), Johanne St-Amour (militante féministe), Pierre Rouve (traducteur), Élaine Audette (Auteure et webmestre), Micheline Carrier (Auteure et webmestre), Manon Michaud (survivante).