Communiqué: Réponse à l’appel au boycott de la CLES lancé par l’organisme Stella

Montréal le 24 avril 2009 – La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) est un regroupement d‘organismes et de personnes qui proposent une alternative au discours banalisant et légitimant la prostitution. La CLES, à partir d’une analyse fondée sur les principes d’égalité et de respect des droits humains, préconise l’adoption d’une politique globale cohérente visant à abolir l’exploitation sexuelle des personnes. Depuis un an la CLES a entrepris de rejoindre et de mettre en réseau des femmes ayant un vécu en lien avec l’exploitation sexuelle. Les femmes qui nous contactent le font sur une base totalement volontaire, à partir de la publicité que nous affichons dans des lieux publics et dans des organisations. Mais quelle ne fût pas notre surprise de constater sur le WEB qu’une campagne de boycott de notre travail s’amorçait, à l’appel de l’organisme Stella !

Au cours de la dernière semaine, une lettre de Stella a en effet été diffusée à travers divers réseaux féministes, médiatiques, de services sociaux, et cela, jusqu’en Europe. Cette lettre est cosignée par certains organismes travaillant auprès des femmes qui vivent de l’exploitation sexuelle. Stella y demande à ses partenaires de ne pas ou ne plus référer de femmes à la CLES. Pour justifier cette demande de boycottage, Stella avance quatre accusations :

  • « La CLES a reçu un budget important alors qu’elle n’offre aucun service direct aux femmes.
  • La CLES ne favorise pas la prise en charge individuelle et collective des femmes, ne répond pas à leurs besoins, ne leur donne pas les outils pour travailler en sécurité et avec dignité.
  • La CLES utilise un discours qui nie toute autonomie, victimise les femmes et est méprisant.
  • L’approche et le manque d’ouverture de la CLES aura pour effet de renforcer la stigmatisation et d’accroître l’isolement des travailleuses du sexe. »

Nous trouvons nécessaire de réagir à ces énoncés, pour à la fois rectifier les faits et expliquer davantage qui nous sommes.

Oui, à la CLES nous croyons que la prostitution est une violence envers les femmes et qu’elle a des impacts graves dans la vie des femmes, tant sur le plan psychologique que physique. ET nous ne sommes pas les seules à le croire. Des femmes qui ont vécu la prostitution, pendant des mois, des années, et d’autres qui la vivent encore sont venues à la CLES parce qu’elles trouvaient « enfin » un groupe qui énonçait à voix haute ce qu’elles ressentaient dans leur corps et leur âme. Nous croyons avec elles que les femmes qui vivent la prostitution et qui estiment que « ce n’est pas un travail » ont le droit de s,exprimer et d’agir ensemble pour s’en sortir, pour aider d’autres femmes à en sortir, pour prévenir l’entrée d’autres femmes dans la prostitution et dénoncer la violence qu’elles vivent.

La CLES met en place une concertation pour le changement. Oui, nous intervenons directement auprès des femmes prostituées mais différemment de Stella. Nous partons des besoins des femmes tels qu’elles nous les expriment. Elles veulent des soins adaptés aux multiples problèmes de santé physiques ou psychologiques qui découlent de leurs expériences d’exploitation, elles cherchent des moyens de se réinsérer dans des emplois satisfaisants ; elles ont besoin de logements abordables, de moyens d’échapper à un « pimp », à la violence et au mépris exprimés par des clients, dont elles gardent le souvenir très vif ; elles veulent reprendre contact avec leurs enfants, parler avec des femmes ayant un vécu comme elles, etc. Nous favorisons l’empowerment des femmes, en leur proposant un lieu de rencontre pour faire tout cela. Elles reçoivent et se donnent le soutien direct, les informations, les références, les ressources et le réseau de contacts qu’elles réclamaient.

Les femmes trouvent aussi et surtout à la CLES l’espace nécessaire pour être instigatrices de changements sociaux, ce qui leur permet, non seulement d’être en demande d’aide, mais aussi dispensatrices d’aide, d’informations et de connaissances. Par exemple, plusieurs se sont associées à la création du matériel pédagogique de prévention auquel travaille la CLES. Leurs témoignages serviront à informer et sensibiliser d’autres personnes aux divers sentiers qui mènent à l’exploitation sexuelle comme à ceux qui permettent d’y échapper.

Elles collaborent à une vidéo documentaire, à des formations basées sur les principes de l’intervention féministe auprès des intervenantEs, pour les imprégner de leur expérience et de leurs points de vue. Pour la CLES, voilà des façons tangibles de lutter contre la stigmatisation, l’isolement, la honte et la violence, de permettre aux femmes de rêver et d’avoir mieux. La CLES estime que l’action collective demeure une pratique légitime et essentielle dans les milieux féministes.

Nous travaillons à changer la vie des femmes à long terme. Le projet de la CLES vise à faire entendre les femmes qui dénoncent leur prostitution en tant que violence et à remettre au coeur de la lutte contre la violence envers les femmes la dénonciation de l’ensemble des mécanismes d’appropriation du corps et de la sexualité des femmes. Cela comprend inévitablement la prostitution. Il est certain que ce discours critique de l’industrie du sexe et du patriarcat est minoritaire et n’a pas bonne presse mais nous persistons. Il est sans doute moins applaudi par certains médias que celui des groupes qui réclament une décriminalisation tout azimut, incluant celle des proxénètes et des clients-prostitueurs.

Pour les femmes que nous côtoyons, prendre la parole publiquement et se soustraire au contrôle des hommes signifie s’exposer à des représailles. De plus, leur revenu est menacé quand elles sont encore dans la prostitution. C’est donc avec beaucoup de courage et surtout de solidarité que ces femmes s’engagent dans la lutte pour un monde meilleur pour toutes. N’ont-elles pas le droit d’être entendues ?

La réaction des groupes qui prônent une décriminalisation aveugle montre combien il est urgent qu’au Québec d’autres voix soient entendues. Il est urgent que l’oppression que vivent les femmes dans la prostitution soit enfin considérée. Nous pensons que l’approche abolitionniste, défendue par la CLES, a sa place légitime dans l’intervention par, avec et pour des femmes prostituées.

Ce que Stella et les organismes ayant signé cet appel au boycott suggèrent par cette action, c’est qu’il n’y a pas d’autre solution que celle de la décriminalisation totale et qu’on doit bâillonner les femmes qui ne sont pas d’accord [avec cette demande]. Comment peut-on prétendre défendre les droits des personnes prostituées et les représenter si l’on refuse de les informer des diverses ressources existant pour elles, y compris la CLES qui leur offre concrètement du soutien pour ne plus vivre cette situation d’exploitation ?

Nous invitons les groupes qui ont cosigné la lettre de Stella à revoir leur adhésion à ce boycott. Leur refus de donner à certaines femmes les moyens de s’en sortir est très « questionnant ». C’est aux femmes de décider quelle aide et quelle analyse de ce qu’elles vivent répondront le mieux à leurs besoins. Concentrons plutôt nos énergies sur la lutte pour un monde plus égalitaire.