Standing Against Global Exploitation Project (SAGE Project)

La fondatrice de SAGE, Norma Hotaling, a vécu une dépendance à l’héroïne de vingt ans et s’est prostituée pendant huit ans. En 1989, elle décide volontairement de séjourner en prison, pour être loin des dealers et des proxénètes. Après s’être sortie de la prostitution et de sa dépendance à la drogue, elle entame des études à l’Université de San Francisco et décroche un diplôme en éducation à la santé. En 1992, avec trois autres survivantes de la prostitution, elle fonde SAGE, organisme qui a pour but principal d’aider les personnes prostituées à sortir de la prostitution et de leur offrir un soutien médical, juridique, psychologique, etc.

Le personnel de SAGE est constitué principalement d’ex-prostituées et est orienté vers le soutien par les paires. SAGE fait également un travail de sensibilisation aux problèmes causés par la prostitution, notamment par un programme visant à éduquer les clients de la prostitution (John’s School). SAGE a également développé un programme dédié au trafic sexuel appelé le STOP (SAGE Trafficking Opposition Project). Grâce à la force de conviction de la fondatrice (Norma Hotaling), la ville de San Francisco s’est dotée d’un système permettant d’aider celles qui sont les plus cruellement touchées par le milieu prostitutionnel. SAGE offre par ailleurs des programmes visant à aider les femmes prostituées incarcérées et celles qui sont relâchées. SAGE offre une aide pour inciter ces femmes à ne pas retomber dans la prostitution après la période d’incarcération. SAGE emploie plus de 30 personnes, incluant des paires (ex-prostituées) et des ‘‘spécialistes’’ (au niveau des soins de santé, de la psychologie, etc.).

Analyse et programme

SAGE considère la prostitution comme une exploitation sexuelle, et vise une société sans prostitution. On peut toutefois dire que, malgré sa visée abolitionniste, l’organisme se veut réaliste dans les projets qu’il développe avec la communauté et les instances policières et juridiques de San Francisco, dans un contexte juridique prohibitionniste. L’organisme a des idéaux, et propose des étapes concrètes pour, à la fois, offrir une aide et un soutien, tout en faisant un travail de sensibilisation.

Le personnel de SAGE croit qu’il faut respecter le rythme de la personne en situation de prostitution et ne pas la bousculer pour qu’elle sorte de la prostitution rapidement (si elle n’est pas prête). Selon les membres de SAGE, il y aurait trois étapes dans la sortie de la prostitution. 1ère étape: L’intervention au niveau des crises et la stabilisation. Cette étape durerait 2 à 4 mois et concernerait l’aide d’urgence au niveau des soins médicaux, du logement, de la protection, de la nourriture et de tout ce qui aide la personne dans sa survie. 2e étape: L’intégration, l’acquisition de compétences et l’éducation. Cette étape durerait de un à six mois et inclurait des thérapies individuelles et de groupes, ainsi qu’un travail sur soi au niveau des émotions et l’acquisition de compétences permettant de réintégrer le monde en dehors de la prostitution. 3e étape: Le retour aux études ou à un travail permettant de redéfinir sa vie autrement qu’avec la prostitution .

Un des axes fondamentaux de l’organisme SAGE est l’éducation par les paires. «Le travail mené par l’équipe de SAGE à San Francisco est à la fois exceptionnel et simple: il s’appuie sur l’idée que la personne prostituée a été tellement abusée moralement et physiquement par les hommes, les amis, les amours, la famille et les institutions, bref par la vie, que seule une personne prostituée qui s’en est sortie et qui va bien peut lui faire entrevoir qu’une autre place peut être possible pour elle[2]».

Les paires sont communément appelées par SAGE les «survivors» (survivantes) de la prostitution. Ce terme traduit le fait qu’elles ont transcendé leur expérience, tout en ne reniant pas ce qu’elles ont vécu. Elles ne sont pas repentantes ou honteuses: elles ont en quelque sorte dépassé la prostitution. De plus, les membres du personnel de SAGE doivent être suffisamment solides dans leur guérison pour ne pas que leur influence sur d’autres survivantes puisse prendre une mauvaise tournure (par exemple, une rechute d’une paire pourrait entraîner la rechute d’une autre, etc.).

La majorité des employées ainsi que des bénévoles de SAGE ont connu la prostitution et s’en sont sorties. La force de l’éducation par les paires tient, selon les responsables de l’organisme, à plusieurs points:

 

1. Une empathie envers la personne ex-prostituée (la «cliente[3]» de SAGE) et une compréhension de ce qu’est «revenir à la vie normale» après avoir survécu à la prostitution.

2. Une intuition et une compréhension à la fois du potentiel et de la force des survivantes, et des souffrances, des peurs et de la solitude qu’elles peuvent rencontrer.

3. Une capacité à établir un lien de confiance avec les survivantes de la prostitution, qui ont vécu beaucoup d’incompréhension, de préjugés et de manque de respect dans leur vie, y compris souvent de la part de professionnels de la santé, des services sociaux et des lois.

4. Un rôle de mentor ou de guide de la part des paires aidantes qui se sont bien sorties des traumatismes et des dépendances, bien que l’équipe de SAGE sait que le risque de rechute est toujours présent, pour quiconque a vécu de l’exploitation sexuelle et des dépendances aux drogues. Les paires doivent toutefois avoir démontré qu’elles sont suffisamment solides pour jouer ce rôle de mentor.

5. Une capacité d’outiller la cliente dans sa guérison, au niveau physique et psychologique, dans une approche holistique.

L’équipe de SAGE incite les personnes à utiliser leurs services sans toutefois les confronter: «Nous évitons d’utiliser l’approche vers le rétablissement basée sur la confrontation que bon nombre de survivantes trouvent intimidante, humiliante ou blâmante pour la victime. Nous mettons plutôt l’accent sur l’autonomisation et l’accès à de nouvelles ressources. Nous reconnaissons que les survivantes de l’exploitation sexuelle ont vécu l’expérience d’être utilisées à répétition pour répondre aux besoins de quelqu’un d’autre, qu’elles ont du se plier entièrement à des conditions extérieures à leur volonté, ou qu’on les a mises en situation de se sentir tout à fait dévalorisées ou dépourvues de droits ou d’indépendance. Nous croyons qu’il est particulièrement important de ne pas ajouter à leur douleur ou leur honte au nom d’un «traitement[4]».

 

Lobbying

SAGE est disponible pour aider à la diffusion de leur programme aux États-Unis et dans le monde, de même que pour donner des conférences. L’équipe de SAGE reçoit occasionnellement des membres de différents organismes étrangers oeuvrant principalement en service social.

Selon les membres de SAGE: «Nous suggérons fortement à toute personne qui envisage la création d’un groupe d’entraide entre paires ou d’un programme de counseling destiné à soutenir des survivantes d’exploitation sexuelle, de violence ou de toxicomanie, de prévoir pour le personnel des services complets et soutenus d’autotraitement et de gestion du stress». Norma Hotaling constate que le programme de SAGE est souvent une source d’inspiration pour plusieurs organismes au niveau de sa structure, de ses services et de sa philosophie. Toutefois, l’aspect «éducation par les pairs» est malheureusement souvent évacué de ces organismes. Ceux-ci voudraient tous prendre «des trucs» ou des «recettes» et copier leurs programmes, mais tenteraient toujours d’en évacuer l’esprit: un service par et pour les survivors ! Elle considère pourtant que cette dimension est essentielle à l’esprit communautaire et à l’esprit d’empowerment de SAGE.

Quant à «l’école du client», une idée originale de SAGE, elle a été reproduite aux États-Unis, au Canada et en Europe. Selon Norma Hotaling, il ne fait toutefois pas de sens de créer un tel programme sans le programme général de SAGE en direction des femmes.

SAGE a dû travailler fort pour faire accepter son programme par la population et les institutions, portées à concevoir les victimes de la prostitution comme des criminelles ou encore comme des agents libres: «Nous avons constaté directement comment, dans les cas d’exploitation sexuelle, la structure traditionnelle d’application de la loi et de gouvernance des villes est biaisée de l’intérieur en faveur de la «criminalisation de la victime». Nous avons aussi remarqué que parmi les activistes, des options variées et parfois conflictuelles cohabitent quant aux bonnes actions à poser, certains groupes minimisant ou niant les torts subis dans tous les secteurs des industries du sexe, y compris l’exploitation sexuelle des enfants[5]». Le travail d’éducation et de sensibilisation de SAGE s’est donc fait en bousculant les gens dans leurs idées reçues. Nul doute que tout organisme luttant contre la prostitution en étant avec les prostituées rencontre ce type d’opposition, basée sur des conceptions stagnantes concernant la prostitution et les rapports hommes-femmes.

 

Intervention

 

1. La guérison:

Il y a une dimension curative importante dans l’intervention de SAGE. Au STAR Centre (SAGE Trauma and Recovery Center), les différents services thérapeutiques ou médicaux offerts par SAGE sont conçus dans une approche holistique. Voici quelques services que l’équipe offre aux personnes qui souhaitent sortir de la prostitution:

 

-Traitement médical;

-Traitement de la toxicomanie;

-Acupuncture et traitement par les herbes médicinales;

-Massage thérapeutique;

-Services d’aide thérapeutique;

-Art thérapie;

-Cours d’autodéfense;

-Aide thérapeutique pour traiter des traumatismes de l’enfance.

-Traitement des traumatismes: Plusieurs survivantes de la prostitution souffrent du Syndrome de stress post-traumatique (caractérisé par les troubles suivants: reviviscence, évitement émotionnel, incapacité de se concentrer, irritabilité, hyper vigilance, troubles du sommeil, etc.);

-Thérapie de désensibilisation et reprogrammation de l’œil (Eye Movement Desensitization and Reprocessing): Mis au point par l’école de Paolo Alto, le principe est le suivant: «L’œil est resté focalisé sur des images traumatisantes. La fascination et la terreur ont stoppé le travail normal du cerveau, à savoir enregistrer et classer. On va donc accompagner le patient dans des mouvements des yeux (type hypnose) et dans ses mots et ses émotions pour que le travail de digestion s’opère et que, enfin, le souvenir cesse de parasiter le présent[6]»;

 

2. L’accompagnement et la réinsertion sociale:

SAGE offre des ateliers sur la réinsertion en emploi. «Beaucoup de clientes de SAGE disent que l’acquisition de compétences liées à l’emploi et la préparation à intégrer un milieu de travail sont des objectifs incontournables. Qu’une cliente tente de fuir les industries du sexe, d’effectuer une transition hors du milieu ou de se créer un gagne-pain et une stabilité économique, le programme de formation professionnelle de SAGE offre une foule d’options et de ressources pédagogiques[7]».

SAGE accompagne également les survivantes de la prostitution dans leur comparution devant les tribunaux.

 

3. L’école du client:

Le First Offender Prostitution Program (FOPP), communément appelé «John’School» est un programme qui a été conçu en partenariat avec le San Francisco District Attorney’s Office, le département de police de San Francisco, le département de santé de San Francisco et des organismes communautaires en santé mentale.

Les hommes arrêtés pour la première fois pour avoir acheté des services sexuels ou pour avoir tenté de le faire doivent payer une amende et suivre un programme éducatif visant à les sensibiliser aux problèmes des personnes prostituées. Les États-Unis étant prohibitionnistes, c’est dans ce cadre juridique que s’inscrit cette action.

L’éducation des clients se fait en trois étapes. D’abord, leur faire connaître la Loi: «quand un client est arrêté pour la première fois, ce fait est inscrit définitivement dans son dossier judiciaire. Pendant une année, il sera convoqué chaque mois et devra répondre de ses actes. Beaucoup de difficultés administratives l’attendent, surtout s’il veut voyager. Il devra toujours signaler la pénalisation qu’il encourt et surtout ne jamais la passer sous silence. Après un an de surveillance, il sera libre, mais s’il récidive cela compliquera les choses[8]». La seconde étape que doivent passer les hommes arrêtés est l’écoute de témoignages de personnes ex-prostituées, qui leur expliquent comment la prostitution a affecté leur vie et le mensonge qu’il y a entre prostituées et clients. La troisième étape est dissuasive: des données sur les infections transmises sexuelles (ITS), les effets sociologiques et économiques de la prostitution et la prévention de la violence domestique.

L’amende versée par ces clients est réinvestie dans l’aide aux prostituées et semble avoir eu une portée considérable dans la communauté: «Le retour sur investissement du FOPP provient d’une baisse du nombre des récidives, d’une réduction des coûts découlant d’une moindre utilisation des systèmes de justice pénale et de santé, d’une amélioration de la qualité de vie dans les secteurs affectés par la prostitution et enfin, de la réinsertion de personnes ayant été prostituées dans des emplois et des modes de vie plus conventionnels[9]».

 

4. Programme pour les jeunes filles:

Pour l’équipe de SAGE, il faut détruire l’idée que les jeunes filles qui sont dans la prostitution ont un problème de délinquance juvénile et faire comprendre qu’elles sont des victimes de l’exploitation sexuelle. «En raison de l’âge des clientes du programme jeunesse de SAGE, le personnel joue jusqu’à un certain point le rôle de «parent substitut», ce qui peut inclure d’intervenir à l’école, d’apporter une aide pratique et d’offrir un soutien exempt de jugement et empreint d’amour. Nous offrons également un modèle et un environnement sécuritaire pour permettre aux jeunes clientes du programme jeunesse d’apprendre à exprimer leurs peurs, leur colère et leurs frustrations sans se faire de mal[10]».

La moyenne d’âge des jeunes qui ont recours aux services de SAGE est de 13 ans. Pour répondre à leurs besoins spécifiques, SAGE a mis sur pied une Secure House for Girls, pouvant accueillir des filles victimes d’exploitation sexuelle. Le Youth Program et le Secure House for Girls, à l’instar des programmes pour adultes, aident les jeunes en leur offrant: aide émotionnelle et matérielle, services éducatifs, soins de santé, traitement des traumatismes, traitement des dépendances aux drogues, accompagnement au niveau du système de justice, développement de la créativité, etc.

 

5. Programme pour les hommes:

SAGE offre également un programme pour les hommes prostitués. Les hommes prostitués peuvent bénéficier de services semblables à ceux donnés aux femmes, mais adaptés à leurs besoins. Il y a également un travail d’éducation par les pairs (l’équipe de SAGE compte maintenant quelques hommes sur sa trentaine d’employés).

 

6. Programme pour les transsexuel-les:

Les transsexuel-les bénéficient aussi de l’éducation par les pairs: «La présence d’une conseillère ou d’un conseiller qui peut personnellement s’identifier aux besoins et enjeux particuliers vécus par cette population marginalisée permet d’établir un niveau de confort et une relation de confiance[11]».

 

7. Programme pour les personnes trafiquées:

Ce programme s’appelle STOP (SAGE Trafficking Opposition Project). Il offre notamment une aide aux victimes du trafic, un soutien pour la défense de leurs droits, un refuge, une aide psychologique et médicale. STOP contribue également à la sensibilisation de la population sur la question du trafic sexuel, à l’intégration sociale des victimes du trafic et aux problématiques liées à l’immigration. STOP offre également un service de traduction en plusieurs langues, ainsi qu’un service d’urgence 24 heures.

Financement

Nous n’avons pas été en mesure de connaître les détails de leur financement mais nous avons quelques informations sur leurs sources de financement. Ainsi, SAGE reçoit des allocations du Sénat américain et des dons de particuliers. De plus, tel qu’expliqué plus haut, l’argent provenant des amendes payées par les clients qui ont été arrêtés est réinvesti dans l’organisme. Le programme STOP, quant à lui, bénéficie de subventions en provenance du U.S. Department of Health and Human Services, Office of Refugee Resettlement. Enfin, le service d’acupuncture et de traitement par les herbes médicinales permet de récolter de l’argent de la communauté, tout en étant gratuit pour les survivantes de la prostitution. En effet, les membres de la communauté peuvent payer pour recevoir ce traitement, l’argent servant à défrayer le traitement pour les clientes de SAGE.

 

Allié-es

 

Melissa Farley

Martin Monto

Service de police de la ville de San Francisco

Gunilla Ekberg

CATW

Références

http://www.sagesf.org

Métanoya, SAGE, éducation par les paires, et Ecole du client à San Francisco (USA): Carnet de voyage d’étude, 2003.

Hotaling, Norma (and als.), “Been There Done That: SAGE, A Peer Leadership Model Among Prostitution Surviviors”, Journal of Trauma Practice, Vol. 2, Issue 3-4, 2004.

http://www.womensspace.org/phpBB2/2008/07/05/call-for-help-for-norma-hotaling/

http://www.womensspace.org/phpBB2/2008/07/30/update-letter-from-norma-hotaling/

 

Coordonnées

The SAGE Project, Inc.

1385, Mission Street, Suite 300

San Francisco

CA 94103

Tél.: (415) 905-5050

Fax: (415) 554-1914

info@sagesf.org

Autumn Bums, Administrative Director, SAGE

autumnsage@sageprojectinc.org

Norma Hotaling, Executive Director, fondatrice de SAGE

nhsage@sageprojectinc.org

 

Recherche effectuée par Rhéa Jean

 


[1] Voir Hotaling (and als.), p. 6-7.

[2] Métanoya, p. 5.

[3] La «cliente» réfère ici à la personne dans la prostitution qui bénéficie des services de SAGE.

[4] http://www.sagesf.org

[5] http://www.sagesf.org.

[6] Métanoya, p. 17.

[7] http://www.sagesf.org

[8] Métanoya, p. 30.

[9] http://www.sagesf.org.

[10] http://www.sagesf.org.

[11] http://www.sagesf.org.