Une histoire parmi tant d’autres.

Depuis l’automne 2008 nous rencontrons, à la CLES, des femmes qui acceptent de nous parler de l’exploitation sexuelle qu’elles ont vécu, sous une forme ou une autre. Nous voulons vous donner accès à une partie de leur réalité. Et par là ouvrir une porte sur des réalités trop peu et mal connues.

On y vient comment ?

« J’ai commencé mineure. 15 ans. Je quitte mon village pour venir étudier à X (ville plus grande et loin de ma région). Je pars aussi pour me sauver parce que j’y ai vécu beaucoup de violence. Je ne suis pas en fugue. Mais c’est aussi la première fois que j’ai un peu de liberté. Je vivais dans un milieu très contrôlant (et violent) J’ai été agressée par mon père et d’autres hommes, et violentée, agressée aussi par ma mère. J’étais énormément en besoin, à la recherche d’affection, de tendresse, qu’on m’accepte, qu’on m’aime, et toute mon expérience liait cela à la sexualité, consciemment ou non. Mon père était moins raide que ma mère, i.e. ‘’plus fin’’ qu’elle. Mais toujours dans un contexte sexuel.

Je pars finir mon secondaire. Je vis seule en chambre, avec un budget très limité. Mais je ne crevais pas de faim. Je vais dans les bars, puisqu’enfin je peux sortir, lâcher un peu mon fou. J’étais très facile à enfirouaper parce que vraiment à la recherche de personnes qui voudraient m’aimer, même juste un ti-peu.

Je me fais un copain, qui s’avère rapidement, (un mois) un pimp. Au début il me faisait des cadeaux, était calin, doux. Il me gâtait, puis il me dit, cool : « Mon chum feele pas de ce temps-ci, il est tout seul, lui ferais-tu plaisir, coucherais-tu avec lui ? » Et puis il y a vite d’autres copains, de moins en moins connus. Les premières fois il me donnait des cadeaux, et après il a commencé à me donner de l’argent. (Donc les gars le payaient lui pour coucher avec moi).

Moi je trouvais que cela faisait beaucoup d’argent, j’étais très contente, c’était le fun. Avec le recul, je vois que je vivais des choses traumatisantes, et que des adultes le moindrement vigilantEs auraient pu et dû s’en apercevoir, mais il ne s’est rien passé. J’ai coulé la moitié de mon année scolaire, et mes autres notes frôlaient les 50. Aucun des profs, personne ne m’a rien demandé.

Sauf mon père qui est venu un jour, inquiet que je prenne de la dope ! Et bien sûr je ne lui ai rien dit !


Je croyais qu’ils (mon chum, les gars) me donnaient de l’affection pour ça, que cela faisait partie de la game que de coucher pour avoir cette affection. Et que c’était ce que je voulais moi aussi, ce que j’attirais, ce que je méritais, et ce que je pouvais espérer de mieux. Je ne me posais pas trop de questions, c’était tellement « dans l’ordre des choses connues », je ne voulais sans doute pas trop y penser, pour ne pas avoir à sentir la souffrance.


La sexualité, l’exploitation sexuelle, c’est de plus en plus banalisé. Il y a des femmes qui acceptent d’aller dans les clubs, de regarder des films porno, parce qu’elles pensent que c’est ce qu’elles doivent faire pour être OK.

Un objet ça n’a pas d’émotions.

J’ai passé ainsi trois ans à étudier à X. Suivi par un bref retour dans ma famille. J’avais pendant cette période un conjoint straight. Après avoir tenté de vivre et de travailler en région, sans trop de succès, je suis repartie à Montréal, sur le pouce. Un camionneur insistant me propose de participer à leur réseau de « dames de compagnie ». Comme j’avais de la difficulté à me trouver un boulot, et que j’étais vraiment dans la dèche, j’ai appelé le « booker ». J’embarquais avec le camionneur pour sa run, et je lui « tenais compagnie ». Il y avait tout un réseau organisé. On allait aux Etats-Unis, dans les autres provinces, etc. J’ai donc recommencé à me prostituer et cette fois ça a duré 9 ans.