De la langue de la domination à la langue de femme libre


21 novembre 2020: Témoignage écrit de Louise Marcotte, survivante de la prostitution

Cette période d’isolement intensif me ramène de malheureux souvenirs sur les abus que j’ai subis. Je réalise aujourd’hui que durant mon enfance, pour éviter de sombrer dans la dépression, je me suis convaincue que si je me soumettais, les choses s’arrangeraient. J’ai adopté les comportements compulsifs de répondre aux besoins des autres, faire plaisir, être agréable, soumise, voire irréprochable. J’ai pris l’habitude de vivre en marge de mes aspirations profondes. Même si ma réalité a changé, cette tendance demeure. Et voilà que je suis saisis d’un sentiment d’épouvante devant ce qui me semble un échec monumental de ma vie. Le sentiment d’un grand vide qui me donne le vertige. Puis, mon intelligence vient à ma rescousse. C’est O.K. j’ai fait exactement ce qu’il fallait dans les circonstances. J’ai sauvé ma vie dans un système patriarcal basé sur la domination, la cruauté et la destruction.

 

C’est nous, les survivantes qui, avec intelligence, avons utilisé toute notre énergie mentale et vitale pour sauver notre peau. Nous avons trouvé un véritable ancrage dans toutes ces battantes qui depuis des millénaires nous transmettent le flambeau, d’une victoire à l’autre, si minime soit-elle. Nous savons d’instinct que nous ne sommes pas une sous humanité que l’on peut piétiner indéfiniment. Je comprends que ce qui me semble pour l’instant un drame personnel est en réalité le signe d’une grande victoire parce que j’ai survécu à l’horreur ; nous avons survécu. Nous avons reçu le flambeau et nous pouvons le passer. Survivre à un processus de déshumanisation orchestré par une civilisation patriarcale est un immense exploit, personnel et collectif. Cette déshumanisation repose sur un mensonge qui perdure depuis presque toujours. On nous a fait croire que la nature féminine était inférieure, un genre d’hybride entre l’humain et l’animal – Grosse erreur ! Ce n’est donc pas notre personne comme telle qui est visée dans cette déshumanisation, mais le fait d’être une personne de sexe féminin.

« Je veux cesser de me mettre subjectivement au centre de ce drame collectif et plutôt m’appuyer sur l’émergence d’une nouvelle conscience féminine »

Ainsi, l’homme violent frustré ne se permet pas d’agresser une personne de sexe masculin comme son patron, son collègue, son voisin, son beau-frère ; il se donne les moyens de trouver un terrain d’entente ou de contrôler sa pulsion. Mais, le même homme violent frustré se permet d’agresser potentiellement toute femme qui croise son chemin. C’est une violence de genre. L’homme violent frappe une femme parce que c’est une femme, point à la ligne. Et pour être logique, si nous sommes victimes d’un immense mensonge collectif sur notre nature féminine, la solution ne saurait être individuelle mais dans le rétablissement de la vérité sur notre nature féminine. Cela devrait nous libérer d’un sentiment de culpabilité paralysant. Je veux cesser de me mettre subjectivement au centre de ce drame collectif et plutôt m’appuyer sur l’émergence d’une nouvelle conscience féminine. Je veux rester positive et devenir plus solidaire des femmes en cheminement. Je veux apprendre à m’ouvrir à elles pour chercher réconfort, consolation, et partager une plus grande compréhension du système patriarcal qui continue de nous broyer.

Et comme il s’agit d’un système d’oppression, mieux nous comprendrons ses rouages et ses stratégies, mieux nous pourrons nous en défendre, individuellement et collectivement, et le saboter. Les représentants du patriarcat s’attendent à nous voir fragile, hypersensible, irrationnelle, je veux donc apprendre à les battre sur leur propre terrain. Et pour développer cette force, j’ai besoin de me ressourcer intellectuellement et émotionnellement auprès de féministes intègres et non asservies au pouvoir mâle. Durant toutes ces années de violence, mon corps a été vécu non pas comme un lieu de vie, d’épanouissement, mais comme un objet dangereux, encombrant, pervers, sale. Je devais le mâter, le contrôler et me soumettre aux agressions. En fait je me voyais avec les yeux des agresseurs et je continuais à me torturer et à me punir d’être une femme.

Je comprends mieux que ce n’est pas moi le problème mais le jugement du patriarcat qui se permet impunément de s’approprier le corps des femmes pour ses besoins personnel et ceux de la patrie. J’étais une femme parmi des milliers d’autres, nous sommes toutes interchangeables aux yeux du patriarcat. C’est cela la déshumanisation de la nature féminine, et oui, cette vision est horrible et peut provoquer un vertige. Par ailleurs, j’ai encore le vieux réflexe de me mettre en accusation par toutes sortes de culpabilité que je m’inflige : coupable de n’avoir pas pris ma place dans la société, coupable de me sentir encore névrosé, coupable de ne pas être guérie, fonctionnelle, heureuse. STOP ! Mais guérie de quoi ! Fonctionnelle par rapport à qui, à quoi ! Les femmes survivantes ne sont pas névrosées, nous sommes en colère. Comment pouvons-nous maîtriser nos vies quand la moindre parole vraie, la moindre émotion authentique est jugée mensongère, agressante, castrante aux yeux du patriarcat ?

Moi-même ainsi que toutes les survivantes, avons accompli un exploit héroïque. Nous avons été plongées en enfer et en sommes ressorties à force de courage et de solidarité féminine. Nous pouvons marcher la tête haute. Je ne mendierai plus jamais aucune espèce de reconnaissance. Je peux et toutes les survivantes, nous pouvons ressentir une pleine fierté de ce que nous avons accompli comme femme dans ce monde patriarcal. Je sens en moi une force nouvelle et je ressens le devoir de m’en occuper très sérieusement. Il est temps de nous dire, individuellement et collectivement : ma vie est la seule et unique mesure de ma vie. Donc, je ne veux plus accepter aucune tête au-dessus de la mienne pour me donner une valeur et je ne veux plus qu’on m’assigne une place ou un rôle figé dans ce vaste monde. Je prends ma juste place. Mais, il y a un mais ; il reste encore les séquelles des chocs traumatiques. Là aussi j’ouvre les yeux.

Le but de la violence est d’induire une telle terreur chez la victime que ses facultés cognitives font un shut down, sont mises en échec. Comme le cerveau cognitif est désactivé sous l’effet de la terreur, l’agresseur a beau jeu de continuer à nous soumettre malgré la distance et ce, durant des décennies. Privées de notre pouvoir de réflexion, d’analyse et de communication, nous sommes réduites à l’état d’animal traqué. C’est machiavélique et pourtant voulu par l’ensemble de notre culture patriarcale ; on parle de culture du viol, viol du corps et viol de la pensée. On demeure ainsi des proies faciles, dominées par la peur, l’insécurité et les appréhensions de toutes sortes. Terrées dans nos appartements, anxieuses, pétries de honte, fragilisées, nous ne représentons plus de menaces sérieuses pour le patriarcat.

Mais la bonne nouvelle est que des brillants cerveaux mâles ont découvert la neuroplasticité. Nous pouvons, jusqu’à notre dernier souffle, stimuler de nouvelles connexions neuronales si nous nous y appliquons. C’est là que nous pouvons les battre sur leur propre terrain. Je peux donc donner consciemment et de façon répétitive, de nouvelles informations à mon cerveau et il en tiendra compte dans n’importe quel apprentissage. Par exemple si je veux apprendre l’anglais, je dois dire à mon cerveau :«ce que tu nommes, lait, en français, se dit ,milk, en anglais». Et à force de lui redire, il créera de nouvelles connexions et finira par parler couramment l’anglais. Et si je transpose l’exercice pour passer de la langue de domination à la langue de femme libre, c’est le même procédé.

À chaque fois qu’on déprime, qu’on se dit je ne m’en sors pas, c’est peine perdue, ma vie est foutue, j’en suis incapable, nous parlons dans la langue de domination. Il s’agit donc de se demander qui, quand, comment, on nous a rentré ce mensonge dans le crâne et de le rejeter de toutes nos forces et aussi souvent que nécessaire ; c’est une discipline mentale soutenue. J’aime à croire qu’un jour nous parlerons couramment une langue de femme réaliste, éclairée et puissante. C’est plus qu’un exercice, c’est un engagement quotidien, une révolution dans notre façon de penser, de réagir. C’est un défi de taille, car cette programmation patriarcale perdure depuis des millénaires. Les réflexes mentaux sont rodés. Par ailleurs, cette perception dédramatise le combat. Vu sous cet angle, la vie devient un champ d’apprentissage incroyable. Chaque circonstance négative, chaque déprime devient l’occasion d’un apprentissage possible et accessible.

« Acquérir, au fil des mots, des idées, la maîtrise d’une langue de femme libre qui nous propulse au lieu de continuer à nous abrutir »

Dans «Une chambre à a soi», Virginia Woolf déplore le fait que les femmes n’aient pas laissé de trace dans l’histoire ou qu’on ait effacé volontairement leur histoire. Elle nous conjure d’écrire pour exprimer ne fût-ce qu’à soi-même nos réalités. Et j’ajouterais que l’avantage d’écrire est de briser le silence imposé et d’acquérir, au fil des mots, des idées, la maîtrise d’une langue de femme libre qui nous propulse au lieu de continuer à nous abrutir. Les hommes ont abondamment parlé et écrit sur les femmes, le sexe faible, sans esprit, mais peu de femmes ont écrit, parlé de notre réalité féminine.

En fait, les hommes n’ont pas écrit sur les femmes mais plutôt sur leur fantasme à l’égard des femmes – c’est très différent. Il est temps d’exprimer qui nous sommes vraiment. Développer une langue de femme libre est à portée de nous toutes. Cela implique parler, écrire, partager nos sentiments, nos pensées, nos rêves, nos blessures, nos projets, nos réalisations, enfin tout ce qui nous anime, de façon individuelle ou collective. Je rêve de nous entendre parler clairement, haut et fort, encore et encore et de ne plus jamais utiliser le langage de domination parce que cette langue sonne faux.