Décriminaliser la prostitution n’améliorera pas la sécurité des femmes prostituées

6 décembre 2020

En cette commémoration du féminicide du 6 décembre 1989 et pour souligner l’action de  la Marche mondiale des femmes et ses revendications, nous republions ci-dessous, un texte rédigé en mai 2005 par la Coordonnatrice du Secrétariat international de la Marche de l’époque, Diane Matte. Diane est l’une des fondatrices de la CLES et a contribué à mettre à l’avant-scène au Québec, l’importance de la lutte pour un monde sans prostitution. Ce texte est malheureusement toujours d’actualité même si des lois et des stratégies ont été adoptées au Canada et au Québec. Il faut souligner que c’est le 6 décembre 2014 que la Loi sur la protection des collectivités et des victimes d’exploitation entrait en vigueur. Il existe cependant toujours un lobby qui souhaite décriminaliser l’achat d’actes sexuels au nom de la sécurité des femmes, refusant ainsi de reconnaître que ce n’est pas en donnant aux hommes le droit de continuer d’acheter et de vendre les actes sexuels d’autrui que les valeurs féministes de liberté, dignité, justice et égalité vont devenir une réalité pour toutes.

En 2021, nous serons confrontées à un nouvel effort visant à normaliser la prostitution, une pratique patriarcale et raciste millénaire qui refuse de disparaître. En effet, le gouvernement fédéral doit évaluer la loi adoptée en 2014 qui affirme clairement qu’il est criminel d’acheter des actes sexuels au Canada tout en décriminalisant les victimes des clients prostitueurs. Le ministre de la justice actuel, un libéral, a démontré récemment son ignorance des objectifs de la loi et, nous le craignons, sa propension à croire que l’industrie du sexe est une industrie comme une autre qui doit juste être mieux réglementée. Si vous comprenez comme nous que la violence prostitutionnelle doit être éradiquée plutôt que règlementée et si vous n’êtes pas déjà membre de la CLES, nous vous invitons à le devenir maintenant. Nous avons besoin de vous et de toutes les personnes sensibles aux réalités vécues par les femmes aux prises avec la prostitution.

Texte publié sur Sisyphe, le 17 mai 2005 par Diane Matte

La Marche mondiale des femmes est un réseau féministe mondial d’actions contre la pauvreté et la violence envers les femmes. Nous regroupons plus de 5 300 groupes de femmes répartis dans 163 pays ou territoires. Ces groupes sont préoccupés par l’accroissement de la pauvreté et surtout sa féminisation et la persistance de la violence envers les femmes dans toutes les régions du monde. Nous luttons au quotidien pour changer cette réalité.

Nous abordons la question de la prostitution ou de l’expansion de l’industrie du sexe sous l’angle de l’exploitation sexuelle, de l’asservissement des femmes les plus pauvres, du racisme et de la division internationale du travail.

Nous voulons rappeler deux statistiques sur la réalité des femmes à travers le monde qui devraient guider les travaux du sous-comité :

  • Selon des données officielles du PNUD, près de la moitié de la population mondiale vit dans l’extrême pauvreté soit avec moins de 1$US par jour. De ce nombre, 70% sont des femmes.
  • Selon des documents de la Banque mondiale, la violence envers les femmes est une cause de décès et d’incapacité chez les femmes en âge de procréer aussi importante que le cancer.

De façon encore plus imagée, on peut dire que les femmes ont beaucoup plus de chance que les hommes de mourir de malnutrition, du manque de soins de santé, particulièrement de leur santé génésique ou de mourir aux mains des hommes, la plupart du temps des hommes qu’elles connaissent et ce, qu’elles soient prostituées ou non.

Pourquoi ? Parce que nous vivons toujours dans un monde où la vie des femmes et des fillettes a moins de valeur. Nous vivons dans un système politique, social, économique, culturel qui est basé sur le traitement inégal, différencié entre les hommes et les femmes. Le système patriarcal, ici comme ailleurs, persiste toujours et résiste à tous les changements que les femmes ont tenté d’y apporter. Nous avons fait des gains, nous continuons d’avancer mais plusieurs obstacles se dressent sur notre chemin. Il faut dire que la tâche est énorme et le système aussi vieux que le « plus vieux métier du monde ».

Les institutions du patriarcat

Le système patriarcal repose sur 4 institutions pour se perpétuer et accroître sa force : le mariage, la maternité, l’hétérosexualité et la prostitution. Quatre institutions qui ont pour objectifs de contrôler le corps des femmes et leur sexualité. Nous avons, comme féministes, réussi à ébranler la plupart de ces institutions sauf celle de la prostitution. Il faut souligner que ceci est particulièrement vrai pour les pays de l’ouest mais c’est loin d’être la réalité de la très grande majorité des femmes sur la planète.

Le mariage au Canada et au Québec n’est plus vu comme le seul plan de carrière des jeunes filles, il existe même de nouveaux types d’union qui viennent briser les conventions. Par ailleurs, il existe encore plusieurs pays dans le monde où les fillettes sont mariées de force (en Afrique notamment) ou bien des femmes sont brûlées vives à la mort de leur conjoint (en Asie par exemple).

Le droit d’avoir le nombre d’enfants que l’on souhaite, le droit de mettre fin à une grossesse non désirée, le droit de ne pas avoir d’enfants ont été conquis de haute lutte par les femmes d’ici et même s’ils doivent être préservés farouchement, c’est un pas en avant. Ce n’est pas un choix que la plupart des femmes dans le monde peuvent faire. Que l’on pense aux pressions qu’exercent le Vatican, soutenu par une des superpuissances du monde, les États-Unis, pour léser le droit des femmes d’avoir les enfants qu’elles désirent et contrôler leur fécondité, que l’on pense aux stérilisations forcées des femmes autochtones en Amérique latine, que l’on pense à la criminalisation de l’avortement dans plusieurs pays dont des pays du nord comme le Portugal et l’Irlande.

L’obligation à l’hétérosexualité a aussi été ébranlée même si ces gains sont parmi les plus fragiles et le droit d’aimer qui l’on veut, pour une femme, demeure un droit ardu à défendre. Sortir l’homosexualité du placard mais surtout la sortir de l’anormalité, de la maladie mentale a permis à plusieurs femmes de faire des choix de vie différents. Ces choix sont impensables dans plusieurs pays du monde où la non hétérosexualité est réprimée même jusqu’à la peine de mort.

L’institution de la prostitution quant à elle a plutôt réussi à prospérer. L’industrie du sexe, la pornographie, la publicité sexiste s’en sont chargés et dans cet ère du tout au marché, vendre le corps des femmes de façon virtuelle ou réelle est une activité très payante, de plus en plus payante. Le trafic des femmes et des fillettes majoritairement pour des fins de prostitution est en hausse et malgré les liens très clairs entre le trafic et la prostitution, il y a une forte résistance à s’attaquer à ces liens et surtout à s’attaquer à la demande.

Il est utile de se rappeler que déroger à l’une ou l’autre de ces institutions signifie s’exposer à de la répression, de la violence. En fait, la violence envers les femmes peut se définir comme l’outil ultime de répression lorsque les femmes refusent d’être aux services des hommes.

Pourquoi la décriminalisation de la prostitution n’est pas la réponse à la violence envers les femmes dans la prostitution ?

Parce que la violence envers les femmes a comme intention première le contrôle de l’autre par le dénigrement, la terreur, les coups, la torture, la mort. Les femmes qui sont dans la prostitution sont plus vulnérables à cette violence parce que les hommes qui consomment des femmes croient qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec elles du fait de l’échange d’argent. Même si les femmes peuvent vouloir mettre des limites, les hommes se sentent légitimés de les dépasser parce qu’ils ont acheté le contrôle.

Alors, si on veut véritablement s’attaquer à la question de la violence envers les femmes prostituées, il faut s’attaquer de façon beaucoup plus large aux inégalités entre les hommes et les femmes. Il faut surtout questionner la demande i.e. le fait que des hommes veuillent acheter des services sexuels et faire les liens qui s’imposent avec le maintien des femmes dans un état d’infériorité. Il faut aussi se rappeler que l’institution de la prostitution concerne toutes les femmes. Dans le système patriarcal, l’homme-client ne se demande pas si la femme veut se prostituer ou non. Il la prostitue.

Comme le sous-comité a été mis sur pied pour répondre à la violence subie par les femmes prostituées de Vancouver au cours des dernières années, il est utile de se rappeler que la police de Vancouver avait été avisée à plusieurs reprises au cours de leur enquête par les femmes elles-mêmes de détails qui auraient pu mener à l’arrestation des meurtriers et ainsi réduire le nombre de victimes. L’existence de la loi ou non ne peut rien contre le fait que les femmes victimes de violence et, à plus forte raison, les femmes qui sont dans la prostitution ne sont pas crues lorsqu’elles dénoncent des situations de violence.

Les conséquences de la décriminalisation totale au Canada

Le Canada jouit d’une réputation internationale importante dans sa lutte contre la violence envers les femmes. Il a été le premier pays à reconnaître le statut de réfugié à des femmes fuyant la violence. Il a été l’un des premiers pays à reconnaître le viol à l’intérieur du mariage comme un crime. Nous avons développé des pratiques et adoptées des lois qui font l’envie de plusieurs groupes à travers le monde. Le gouvernement canadien est signataire du protocole de Palerme concernant le trafic sexuel des femmes et des enfants.

Nous croyons qu’il serait inopportun pour le Canada de décriminaliser la prostitution dans le but de lutter contre la violence envers les femmes prostituées. Cela donnerait un mauvais signal et diminuerait la crédibilité du Canada dans ce dossier. Il n’existe selon nous aucune donnée crédible démontrant la diminution de la violence envers les femmes prostituées dans les pays qui ont décriminalisé ou légalisé la prostitution. Au contraire, les réseaux de trafiquants ont encore plus de latitude pour exploiter sexuellement les femmes et jeunes filles à la recherche d’une amélioration de leurs conditions de vie. Et elles sont plusieurs.

Ainsi, on doit se questionner sur le fait qu’aux Pays Bas, depuis la légalisation de l’industrie du sexe, ce sont majoritairement des femmes provenant des pays du sud qui sont dans les vitrines. De là vient la nécessité pour nous de faire un lien entre la prostitution/trafic sexuel, asservissement des femmes pauvres, le racisme et la division internationale du travail. En effet, lorsqu’on regarde les mouvements du trafic d’êtres humains (et encore plus le trafic sexuel) on voit rapidement que le trafic se fait de l’est à l’ouest, du sud au nord et emprunte les mêmes routes que le remboursement de la dette des pays pauvres envers les pays riches. On ne peut s’empêcher de voir avec effroi des institutions comme l’Organisation mondiale du travail proposer à un pays comme la Thaïlande d’inclure dans son produit intérieur brut les revenus du tourisme sexuel. Ou encore, comme ce fut le cas récemment en Allemagne, voir une chômeuse se faire imposer d’accepter un emploi dans l’industrie du sexe.

Des changements qui s’imposent

Nous sommes cependant d’avis que la loi canadienne actuelle ne répond pas aux besoins de lutter contre les réseaux de proxénètes et la prostitution comme institution. Nous sommes conscientes que ce sont les femmes qui sont doublement pénalisées par la stigmatisation/marginalisation dont elles sont victimes tout particulièrement celles qui sont dans la rue et par la répression policière sans compter la violence potentielle des clients. Nous dénonçons le sort réservé aux femmes autochtones que le système ignore et laisse dans la plus grande vulnérabilité. Nous sommes surtout conscientes qu’il est grand temps de cesser de tenter de contrôler les femmes qui sont dans la prostitution pour travailler cette question à partir d’un autre point de vue, celui de la demande et de l’industrie.

C’est pourquoi nous recommandons prioritairement au gouvernement canadien :

de décriminaliser totalement les femmes qui sont dans la prostitution ou les femmes trafiquées (incluant la possibilité qu’elles obtiennent un statut de réfugiées ou d’immigrantes selon le cas) ;

  • d’entamer un processus pour adopter une loi cadre mettant l’accent sur la demande et la lutte aux réseaux de proxénètes. Cette loi devrait nous amener à faire des campagnes grand public et de l’éducation auprès des jeunes garçons et des jeunes filles dans les écoles concernant les causes et les conséquences de la prostitution ; à lier les politiques d’égalité des sexes avec la lutte contre le proxénétisme et l’exploitation sexuelle d’autrui ; à revoir les articles du code criminel et de la loi sur l’immigration qui facilitent l’expansion de l’industrie du sexe et du trafic sexuel au Canada ;
  • de prendre les mesures nécessaires pour éliminer la pauvreté au Canada avec des programmes spécifiques de lutte contre la pauvreté des femmes ;
  • de répondre positivement aux demandes des femmes autochtones pour faire reconnaître leur statut d’autochtone dans leurs communautés et leur donner les outils nécessaires pour assumer leur leadership ;
  • de faire une évaluation de l’impact de l’industrie du sexe sur l’égalité entre les femmes et les hommes au Canada.

Ce texte a aussi été présenté en 2005 au Sous-comité du Comité permanent de la justice sur l’étude des lois sur le racolage par Diane Matte, coordonnatrice, Secrétariat international de la Marche mondiale des femmes.